« Les enfants après eux“ de Nicolas Mathieu (2018)

« Les enfants après eux“ de Nicolas Mathieu (2018)

 Un lieu : La ville d’Heillange (nom inventé mais on reconnaît de vrais noms comme Florange, Hayange) dans une région désindustrialisée de l‘est de la France. Quatre périodes : de 1992 à 1998. Trois jeunes, leurs copains et leurs familles : Anthony, Hacine, Steph. Les parents essayent de survivre et d’assurer l’avenir de leurs enfants qui, eux, n’ont qu’une idée : fuir ce monde-là à tout prix. Un lieu de vie monotone : « A force de parcourir le coin à pied, à vélo, en scoot, en bus, en bagnole, Steph connaissait la vallée par cœur. Tous les mômes étaient comme elle. Ici, la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. A force on en venait à penser comme une carte routière ». En 1964, les sociologues Pierre Bourdieu et J.Claude Passeron avaient décrit dans un livre devenu culte, « Les héritiers », les déterminismes sociaux, les codes culturels à maîtriser pour atteindre la France d’en haut. Il est toujours aussi difficile aujourd’hui de faire marcher l’ascenseur social, un exemple dans le livre : Vanessa, une amie de Steph, a réussi à s’inscrire en fac de droit mais elle constate qu’elle est différente, comparée à ces « citadines pimpantes et délurées, en trench et mocassins avec leur sac Longchamp, ces meufs avec leurs connaissances des musées de Londres et d’Amsterdam et leur vocabulaire choisi ». De même Steph inscrite dans une classe préparatoire à Paris « faisait figure de plouc achevée » et un « prof lui avait conseillé de se débarrasser de son accent » Le vocabulaire des jeunes de Heillange reflète leur condition : Anthony s’entend dire par son cousin « Tu te pointes chez moi, tu bois mes bières, tu tapes ma coke gratos. Tu te crois où, sans déconner ? ». Nicolas Mathieu ne manque cependant ni de tendresse ni d’humour pour décrire la vie de ces jeunes, tous différents mais tous décidés à s’en sortir d’une manière ou d’une autre.

L’auteur, né en 1978, a grandi à Golbey, près d’Epinal dans une famille entre classe populaire et classe moyenne. De par sa famille et ses petits boulots, il connaît parfaitement les territoires de l’est de la France marqués par la désindustrialisation et les licenciements. Lui aussi, il a voulu fuir : »je me suis dit très tôt que l’écriture pourrait être un moyen de sortir de là où j’étais ». Après un bac littéraire et une licence d’histoire à Nancy, il a passé une maîtrise de cinéma à Metz et une licence d’histoire de l’art à la Sorbonne. « Dans ma famille personne n’avait pu me conseiller sur les meilleures filières pour trouver un emploi ». Alors il s’installe à Paris où sa vie est très précaire mais sans perdre de vue sa volonté d’écrire. Il publie son premier roman en 2014 « Aux animaux la guerre » adapté pour la télévision par Alain Tasma. Son deuxième roman « Leurs enfants après eux » obtient le prix Goncourt en 2018.

« Leurs enfants après eux », Actes Sud, 432 pages

«Wie später ihre Kinder « Aus dem Französischen von Lena Müller und André Hansen, Hanser Verlag.

« L’art de perdre » d’Alice Zeniter

« L’art de perdre » d’Alice Zeniter

1962: fin de la guerre d’Algérie (on disait „les événements » jusqu’en 1990). Et on en parle toujours …. L’actuel Président de la République, Emmanuel Macron, revient en 2018 sur deux épisodes sombres de cette histoire liée à la colonisation française en Algérie : le 13 septembre, il a reconnu « la responsabilité de l’Etat » dans la disparition de Maurice Audin ( jeune mathématicien communiste, enlevé en juin 1957 par des parachutistes français puis torturé et exécuté) et peu de temps après il a rendu hommage aux harkis (supplétifs de l’armée française en Algérie) et a exprimé le souhait d »’inscrire la mémoire des harkis dans le récit national ». Après la fin de la guerre, 90 000 personnes, combattants et leurs familles, avaient été accueillies en France dans des conditions plus que précaires tandis que près de 75 000 autres harkis avaient été abandonnés en Algérie aux sanglantes répressions de ceux qui les considéraient comme des traîtres…

 

1977 : La romancière Alice Zeniter, elle-même petite-fille de harkis, entreprend d’écrire l’histoire d’une famille de harkis de Kabylie, du grand-père Ali à la petite-fille Naïma. En 500 pages, elle déroule devant ses lecteurs un pan de l’histoire de l’Algérie française de 1830 à 1962 et leur fait découvrir le triste sort réservé en France aux familles de harkis. « On ne parle pas ici de gens qui ont fait un choix par amour pour la France mais qui ont fini par opter pour un camp presque inconsciemment » souligne Alice Zeniter. Du camp de Rivesaltes aux barres des HLM de Flers en passant par le camp de Jouques, Ali et sa famille essaient de reconstruire leur existence dans une France qui veut oublier les guerres passées (seconde guerre mondiale, Indochine et Algérie) (1). Petit à petit, 3 générations tracent leur route, dans le silence, l’oubli, la perte, seule la petite-fille Naïma ira découvrir la terre de ses ancêtres. Le titre du livre est tiré d’un poème de la romancière américaine Elisabeth Bishop (1911-1979) : « Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître /tant de choses semblent si pleines d’envie/d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre. ».

 

Un roman passionnant, dur mais non dénué de tendresse et d’humour, bien écrit et très actuel dans cette recherche de la transmission et de l’identité. « Une belle façon aussi d’analyser avec finesse les problèmes identitaires des enfants d’immigrés dans la société contemporaine » (2)

 

L’Art de perdre, Flammarion/Albin Michel, 2017. Prix Goncourt des lycéens.

 

(1) A lire : L’Art français de la guerre » d’Alexis Jenni, prix Goncourt 2011.

 

(2) Jérôme Dupuis, L’Express 16/08/2017

 

Auf deutsch :“ Die Kunst zu verlieren“ Erscheinungstermin: 01.02.2019. Berlin Verlag

 

 

 

« La tresse » de Laetitia Colombani

« La tresse » de Laetitia Colombani

Peut-être avez- vous déjà lu « La tresse » le livre de Laetitia Colombani (Ed. Grasset), déjà présent depuis 40 semaines dans la liste de ventes de l’Express et présenté dans le numéro du magazine Ecoute d’octobre 2017. Sinon, précipitez-vous pour le commander !

 

En 224 pages, Laetitia Colombani vous emmène en Inde, en Sicile et au Canada auprès de 3 femmes, Smita, Giula et Sarah qui, chacune à leur manière, se battent avec détermination l’une pour sauver sa fille Lalita de sa condition d’Intouchable, l’autre pour redresser l’atelier artisanal de fabrication de perruques de la famille et la dernière pour ne pas laisser le cancer la plonger dans la détresse. Cette force qui se dégage de ces 3 destins est à ce point fascinante que vous ne lâcherez plus le livre. On avance avec ces 3 femmes chapitre après chapitre. Pourquoi ce titre ? A vous de le découvrir ! Ce livre est traduit, mais pour les lecteurs allemands qui souhaitent lire en français, il suffit d’avoir un niveau B2 (selon Ecoute intermédiaire).

Laetitia Colombani , née en 1976 à Bordeuax, est une réalisatrice, actrice, scénariste et écrivaine française. « La tresse » est son premier roman (parution en mai 2017).

Das Buch „La tresse“, der Zopf, ist auf deutsch erschienen. Aber wenn Sie das niveau B2 haben, können Sie es leicht auf französisch lesen. Das Buch ist im Mai 2017 bei Grasset erschienen. Das Buch wurde von deutschen Lesern warm empfohlen.